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Jörg Hilbert

Huit cordes et plus
De la guitare au Liuto forte – récit d’une expérience

Commençons par la fin et anticipons sur la conclusion : huit cordes et pas de problème pour le guitariste, les difficultés n’étant pas proportionnelles au nombre croissant de cordes! L’essentiel est avant tout, qu’à la vue d'un instrument à cordes multiples, on ne conclue pas trop hâtivement que celui-ci est de toute façon injouable. Reconnaissons le, le premier abord est un léger choc culturel. Mais une fois celui-ci surmonté, on sera récompensé par des expériences sonores d’une nature nouvelle et en particulier par de nettes facilités pour la main gauche. La seule condition est d’être suffisamment ouvert et curieux pour jouer cet instrument nouveau avec beaucoup de régularité. Au début, certes, on ressent inévitablement une certaine frustration, car le repère des deux mi à vide que l’on croyait si sécurisant a soudain disparu. Au lieu de cela, le pouce doit faire face à un nombre déconcertant de possibilités, dédale dans lequel il se perd facilement. Mais cela change avec le temps : insensiblement mais inévitablement, la précision augmente, jusqu’à ce qu’enfin on ne comprenne plus comment les cordes supplémentaires ont pu être au début un tel casse-tête.

Pour ma part, je suis d’abord passé de la guitare à six à celle à huit cordes. Je ne voulais me risquer plus avant, parce qu’ à l’âge béni de quatorze ans, je croyais n’avoir plus rien à apprendre (ce qui s’est révélé une erreur totale). Plus tard mon attention fut attirée par le Liuto forte et je suis brusquement tombé amoureux de ces instruments qui offraient tout ce qui manquait à la guitare, tant du point de vue sonore que dans le domaine de sa littérature et comme perspective en général. Au début, je n’avais qu’un Liuto forte à huit cordes. Celui-ci était, par beaucoup d’aspects, très proche de ma guitare et me fut donc tout de suite tellement familier que je n’eus pratiquement aucune difficulté d’adaption. La tenue de l’instrument elle-même n’a pas nécessité de modifications importantes, grâce à l’emploi d’un tissu antidérapant placé sur la cuisse. Ce premier instrument me fascina, non seulement par son aspect et ses qualités, mais également pour ses possibilités sonores et son incroyable facilité de jeu. La portée sonore de cet instrument était elle-aussi impressionnante. Une amie m’a dit un jour que l’on avait l’impresssion d’être directement à côté d’un haut-parleur.

Quelque temps plus tard arrivèrent un archiluth à quatorze cordes et un luth en ré mineur, instruments qui tous deux tiennent bien davantage du « luth » que du Liuto forte à huit cordes. C’est pratiquement sans connaissances préalables que j’ai commencé à jouer du luth en ré mineur, si bien que, près d’un mois plus tard, je pouvais exécuter passablement certaines des pièces les plus exigeantes de S.L. Weiss. Avec l’archiluth, le résultat fut peut-être plus étonnant encore. Là j’ai pu profiter davantage de mes expériences de guitariste et j’ai pu bientôt disposer d’un répertoire non négligeable de pièces originales et d’arrangements de pièces connues. Grâce aux possibilités accrues que me donnaient les basses, mes propres adaptations d’œuvres diverses de Bach acquirent une dimension complètement nouvelle. Elles m’apportèrent en effet plus de libération que de contraintes supplémentaires. Mes craintes initiales devant les tablatures se révélèrent complètement injustifiées. Au fond, il est même plus facile de déchiffrer ainsi plutôt que de jouer d’après la notation « normale », surtout lorsque l’on a affaire à des accords inconnus. La peine qu’on se donne est souvent récompensée par d’heureuses surprises, comme par exemple, de se rendre compte que la littérature originale est parfaitement conçue pour chaque instrument. Nombre de problèmes ardus pour le cerveau et pour les doigts se trouvent résolus comme par miracle sur le luth en ré mineur, car ils ont été conçus tout naturellement pour cet instrument. Et ajoutons à cela que je possède un gros dossier contenant une partie des compositions connues de S.L. Weiss, ainsi que d’innombrables pièces de compositeurs que j’ai pu découvrir entre temps. Nombre d’entre eux ont laissé des pages qui se trouvent au sommet de la musique de leur temps et qui ne sont guère connues en dehors du monde du luth, car en règle générale, elles ne sont tout simplement pas transcriptibles pour d’autres instruments. Pour moi, cette littérature constitue une merveilleuse perspective et une tâche magnifique pour les quarante ou cinquante années à venir. Pour les suivantes je n’ai encore aucun projet….

Pour être complet, je voudrais parler ici de mon expérience avec les luths de construction historique. Le jeu des instruments à double cordes en particulier suppose, selon l’époque, des techniques et des habitudes d’attaque complètement différentes. J’ai également essayé un jour avec profit de franchir ce pas. Depuis je me sens plus ou moins à l’aise avec la plupart des luths – quelle qu’en soit la facture - et maintenant je ne saurais malheureusement dire ce qui est bon ou ce qui ne l’est pas. A mon avis, l’art, selon sa nature, se refuse à de telles catégories limitatives ; il en est de même dans le domaine particulier de la musique. Tout ce qui est propre à la servir devrait être essayé sans préjugés avant d’être rejeté ( et si possible après plus de cinq minutes). Ceci vaut pour les luths de facture historique comme pour les liuti forti. Dans tous les cas, ces derniers constituent une variante pragmatique et simple, qui n’est pas forcément valable pour les luthistes ou pour les guitaristes, mais assurément pour les musiciens.

Ainsi que nous l’avons dit, le guitariste peut bien débuter avec huit cordes, sans avoir à modifier fondalement sa technique. Il est toutefois nécessaire de prévoir un certain temps d’accoutumance. Mais, l’habitude des cordes supplémentaires étant prise, l’on appréciera au début de disposer à la fois des cordes à vide de mi1 et de ré1, et par exemple d’avoir au choix un sol1 soit à la troisième soit à la cinquième frette. Tôt ou tard on constatera peut-être que huit cordes ne sont pas suffisantes et en appellent d’autres. Je conseillerais donc de surmonter la prudence des premiers temps et d'essayer tout de suite avec neuf cordes. Comme nous l’avons dit précédemment, des cordes supplémentaires ne posent pas à chaque fois des problèmes fondamentalement nouveaux – le point crucial étant d'accepter le principe d'un cordage multiple. Passer à neuf cordes constitue une bonne étape, mais on pourra même aller jusqu’à dix ou onze. En effet la découverte étonnante est la suivante : on peut apprendre à maîtriser les nombreuses basses. Il suffit de se lancer.